Douze compagnies d'assurance en haut du classement
J'ai trié par longueur un relevé de 1 647 269 formes allemandes. Voici le sommet : maschinenbetriebsunterbrechungsversicherungen, quarante-cinq lettres, « assurances contre les pertes d'exploitation dues à une panne machine ». Puis unternehmensberatungsdienstleistungsangeboten. Puis unternehmensbeteiligungsgesellschaftsgesetzes.
Les douze premiers sont des assurances, des sociétés de conseil ou des lois. Pas un seul terme scientifique, pas une seule curiosité poétique. Les mots les plus longs de l'allemand parlent de bureaux.
Jusque-là, rien qui étonnera qui que ce soit. Ce qui m'a arrêté, c'est le second résultat, sorti du même corpus quelques minutes plus tard : des cinq langues que j'ai mesurées, l'allemand est celle qui parle le plus en mots de trois lettres. Et de loin.
Trois lettres, 31 % du temps
Voici la part de chaque longueur dans de l'allemand réellement parlé, pondérée par la fréquence des mots :
Presque un mot sur trois fait exactement trois lettres. C'est de très loin le record des cinq : l'anglais est à 24 %, l'italien à 16,9 %, le français à 16,8 %, l'espagnol à 15,5 %.
La liste des coupables est courte et vous la connaissez déjà : ich (3,89 % à lui seul), sie, das, ist, die, und, der, wir, was, ein, mir, mit, wie, den. Quatorze mots qui représentent à eux seuls une bonne partie de toute conversation allemande. Les articles déclinés y sont pour beaucoup : là où le français a le, la, les, l'allemand a der, die, das, den, dem, des, six formes de trois lettres qui reviennent à chaque syntagme.
L'écart le plus large que j'aie mesuré
Mettez les deux mesures côte à côte et l'allemand devient une langue à deux visages :
| Langue | Longueur moyenne au dictionnaire | Longueur moyenne à l'oral | Écart |
|---|---|---|---|
| Allemand | 14,47 lettres | 4,58 lettres | × 3,16 |
| Français | 10,05 | 4,15 | × 2,42 |
| Anglais | 9,23 | 3,91 | × 2,36 |
| Espagnol | 10,06 | 4,34 | × 2,32 |
| Italien | 9,89 | 4,50 | × 2,20 |
Le mot allemand moyen du dictionnaire fait plus de trois fois la longueur du mot allemand moyen d'une phrase. Aucune des quatre autres langues n'approche ce rapport.
Et l'oral allemand n'est même pas le plus court des cinq en valeur absolue : avec 4,58 lettres par mot, il est le plus long. Tout l'écart vient donc du dictionnaire, pas de la conversation. Ce que mesure ce facteur 3,16, ce n'est pas une langue économe : c'est un inventaire gonflé.
Ce que contient vraiment ce dictionnaire gonflé
J'ai compté la queue de distribution, langue par langue :
| Langue | ≥ 12 lettres | ≥ 16 lettres | ≥ 20 lettres | ≥ 25 lettres |
|---|---|---|---|---|
| Allemand | 74,5 % | 36,6 % | 12,3 % | 2,0 % |
| Français | 27,7 % | 2,2 % | 0,1 % | 0,0 % |
| Espagnol | 27,4 % | 0,2 % | 0,0 % | 0,0 % |
| Italien | 24,4 % | 1,7 % | 0,1 % | 0,0 % |
| Anglais | 19,5 % | 1,6 % | 0,1 % | 0,0 % |
Trois entrées allemandes sur quatre dépassent douze lettres. Une sur huit dépasse vingt. Dans les quatre autres langues, la barre des vingt lettres est atteinte par une entrée sur mille, au mieux.
En valeur absolue : 33 226 entrées d'au moins vingt-cinq lettres, 3 890 d'au moins trente, 407 d'au moins trente-cinq, 49 d'au moins quarante.
La cause est connue et je ne vais pas la réexpliquer en détail, l'article sur la difficulté de l'allemand s'en charge : l'allemand écrit ses composés sans espace ni trait d'union. Kraftfahrzeughaftpflichtversicherung n'est pas un mot au sens où cheval en est un, c'est un syntagme collé. Le français dit la même chose en quatre mots, « assurance responsabilité civile automobile », et personne ne trouve la phrase française remarquable.
Ce qui veut dire que ces 12,3 % ne mesurent pas la longueur des mots allemands. Ils mesurent une convention typographique.
Les records, et pourquoi ils n'en sont pas
Le champion officieux reste Rindfleischetikettierungsüberwachungsaufgabenübertragungsgesetz, soixante-trois lettres, une loi du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale sur le transfert des obligations de surveillance de l'étiquetage de la viande bovine. Adoptée en janvier 2000, abrogée en mai 2013, ce qui a fait dire à la presse allemande que le mot le plus long de la langue venait de mourir.
Il n'a d'ailleurs jamais détenu le record officiel. Celui-là est allé en 2003 à une Grundstücksverkehrsgenehmigungszuständigkeitsübertragungsverordnung, soixante-sept lettres, un règlement sur le transfert des compétences en matière d'autorisation de transactions foncières. Personne ne l'a prononcé non plus.
Le plus célèbre des trois n'est ni l'un ni l'autre : c'est Donaudampfschifffahrtsgesellschaftskapitän, quarante-deux lettres, le capitaine de la compagnie de navigation à vapeur du Danube. Il sert d'exercice de diction depuis des générations et n'a jamais désigné personne en particulier.
Le Duden, lui, s'en tient à ce qu'il imprime, et son classement est nettement moins spectaculaire. Son mot le plus long est Aufmerksamkeitsdefizit-Hyperaktivitätsstörung, quarante-quatre lettres, le trouble du déficit de l'attention avec hyperactivité. Vient ensuite Kraftfahrzeug-Haftpflichtversicherung, trente-six lettres. Deux mots que des gens emploient vraiment, dans une phrase, sans faire de blague. C'est tout le sujet.
Cette prudence est justifiée, parce qu'il n'existe pas de mot allemand le plus long. La composition est productive : n'importe quel locuteur peut coller un substantif de plus au bout et obtenir un mot plus long que le précédent, qui restera parfaitement grammatical. Poser la question « quel est le mot le plus long de l'allemand » revient à demander quel est le plus grand nombre entier.
À l'autre bout, presque rien
L'allemand n'a pas de mot d'une seule lettre. Le corpus oral attribue 0,30 % du texte à des jetons d'une lettre, et l'essentiel est un s apostrophé : wie geht's, gibt's, une élision de es que les sous-titres écrivent parfois détachée. Pour comparaison, les mots d'une lettre représentent 6,5 % de l'italien parlé, 6,2 % de l'anglais et 4,3 % de l'espagnol.
Les plus courts vrais mots allemands font donc deux lettres, et ils sont peu nombreux : du, er, es, in, zu, ja, so, an, da, um, im, wo, oh, ei. Ensemble, ils ne pèsent que 9,9 % du texte, le score le plus bas des cinq langues, très loin des 26,9 % du français.
C'est le portrait complet, et il est cohérent : l'allemand saute la case des mots minuscules, s'installe massivement sur trois lettres, puis part en composition sans limite haute.
Sur le plateau, la finale allemande est plus informative qu'ailleurs. Sur les mots de cinq lettres, 25,9 % finissent par e, 16,5 % par s, 15,2 % par t, mais l'entropie de la dernière lettre reste à 3,43 bits, soit presque autant qu'en anglais. Contrairement à l'italien ou à l'espagnol, deviner la terminaison allemande ne vous offre pas grand-chose : il faut la trouver.
Sources
Pour les records et le classement du Duden :
- Duden, « Die längsten Wörter im Duden », qui donne l'ordre complet des mots les plus longs du Rechtschreibduden
- L'entrée Kraftfahrzeug-Haftpflichtversicherung au Duden
- Wikipédia en allemand pour l'histoire de la loi de 1999-2000 et des records Guinness successifs : Rindfleischetikettierungsüberwachungsaufgabenübertragungsgesetz
Pour les mesures, deux corpus, comme dans le reste de cette série. Les longueurs « à plat » viennent des listes publiques de lorenbrichter/Words, dont j'ai gardé 1 647 269 entrées allemandes après normalisation (minuscules, ß transformé en s, tréma conservé, tout ce qui n'est pas une lettre rejeté). Les mesures pondérées par l'usage viennent de FrequencyWords, cinquante mille mots avec compteurs, construits sur des sous-titres.
Trois réserves, et la première est sérieuse. Une liste de mots allemands ne peut pas vraiment être une liste : la composition étant infinie, tout inventaire est un échantillon arbitraire de ce que quelqu'un a décidé d'inclure. Les 12,3 % d'entrées à vingt lettres et plus décrivent donc autant une politique de compilation que la langue elle-même. Le rapport avec les quatre autres langues reste parlant, la valeur absolue beaucoup moins.
Ensuite, le corpus de sous-titres est du dialogue de film. Il sous-représente exactement les registres où les composés à rallonge vivent, l'administration et le droit, ce qui accentue mécaniquement l'écart que je mesure. Enfin, les sous-titres allemands écrivent parfois les élisions détachées, d'où les jetons d'une lettre dont je parlais.
Pour finir
J'ai commencé cet article convaincu que j'allais écrire sur les mots de quarante-cinq lettres. J'ai fini par écrire sur ich, das, ist, und.
Il y a quelque chose d'assez juste là-dedans. La réputation de l'allemand tient à une poignée de monstres administratifs que personne ne prononce jamais, pendant que la langue réelle avance à trois lettres par mot, plus vite qu'aucune de ses voisines.
Dans la même série : les mots les plus courts et les plus longs en espagnol, quelle est la langue la plus dure au Wordle, et la fréquence des lettres en quatre langues.